EFFONDREMENT & AUTONOMIE
Il m’a dit un jour « je ne suis pas riche, mais je suis un homme libre ». En effet, il n’avait aucune dette (la dette nous met en esclavage) et ne devait obéir à personne.
J’ai passé mes dix premières années près de mes grands-parents, dans leur ferme. Puis, ensuite, uniquement les vacances ; ma mère ayant décidé de « monter à Paris » où elle était censée devenir une dame et non une "vulgaire" paysanne. Une grande déchirure pour moi.
J’étais enfant mais mon grand-père s’adressait à moi comme à un être parfaitement doué d’intelligence et de réflexion, aussi je me suis construite grâce à ses petites phrases. En voici une autre : « si tu n’as gagné qu’un sou aujourd’hui, n’en dépense pas deux » ou encore,
parfois, avant le repas « as tu bien travaillé pour mériter ce que tu vas manger ».
Je me souviens de mille autres.
Mon grand-père était un grand philosophe bien qu’ayant été contraint de quitter l’école à dix ans pour garder les vaches et aider aux travaux de la ferme familiale.
Mes grands- parents vivaient en quasi-autonomie. Bien sûr ils travaillaient dur, car ne pas dépendre du système oblige à travailler dur : c’est le prix de la liberté.
Ma grand-mère faisait son beurre, son pain, sa crème, le potager. Elle savait repriser, coudre une chemise d’homme, elle tricotait les pulls. Elle trayait les vaches et on avait toujours du lait frais, l’excédent était mis en bidons et transporté sur une brouette jusqu’au bout du chemin pour être collecté par la laiterie. Elle s’occupait de la basse-cour et nous avions donc des œufs frais chaque jour.
Elle élevait des lapins, des canards, des poulets, des pintades, des porcs. Nous mangions essentiellement du lapin, de la volaille et du porc. Pour cela, il fallait tuer. Ma grand-mère l’avait appris très jeune. Elle n’aimait pas ça mais « il le faut bien » disait-elle. Aucun animal ne souffrait le martyre avant de mourir, elle s'y employait.
Lorsqu’un veau naissait, même la nuit, on me réveillait pour assister à sa naissance : c’était un moment de joie pour tous. C’est dans cette ferme, auprès d’eux, que j’ai appris que la vie était précieuse et que la mort était parfois nécessaire, mais toujours dans le respect.
Pour nourrir tout ce beau monde, il fallait bien évidemment du maïs et de l’avoine, du trèfle, des betteraves, du foin…Il fallait faucher, stocker, labourer, ensemencer … Mon grand-père cultivait toute cette nourriture, derrière sa charrue, avec ses deux chevaux : des kilomètres parcourus dans la journée à marcher dans un sol défoncé. Jamais aucune bête n’a mangé de granulés ou de farines animales.
Le fumier de ses chevaux était vendu à la champignonnière du coin.
Dans le potager, il y avait de tout : des carottes, des pommes de terre, des choux, des petits-pois, mais aussi de l’ail, de l’oignon et de l’échalote que l’on récoltait et faisait sécher en les suspendant aux poutres de ce que mes grands-parents appelaient le cellier. Étaient aussi suspendus des haricots blancs, du laurier...
Dans ce cellier, il y avait également deux tonneaux de vin : le vin de la petite vigne que mon grand-père cultivait. A boire également chez eux : l’eau du puits, du cidre (oui, ils avaient aussi des pommiers) , de la liqueur de cassis que fabriquait ma grand-mère et même de l’eau de vie que distillait mon grand-père. Le vin rouge restait en tonneau pour tous les jours, le vin blanc était mis en bouteilles. J'ai aidé, enfant, à la mise en bouteilles.
Mon grand-père adorait les arbres.
Dans cette ferme il y avait bien évidemment un verger, avec des pommiers, poiriers, pruniers, cerisier, pêcher... Il y avait aussi un tilleul. Je me souviens de ce parfum de tilleul lorsque j’entrais dans la « chambre du fond », là ou ma grand-mère en faisait sécher les feuilles , étalées sur un drap blanc, sur le lit. Une fois séchées, elle les mettait en sacs pour nos tisanes du soir.
Dans ma tisane calmante du soir, je mettais une cuiller de miel, leur miel. Mon grand-père était aussi un peu apiculteur. Il possédait quelques ruches.
Une fois par an, mes grands-parents tuaient un porc et toute la journée était consacrée à préparer rillettes, pâtés, côtelettes, boudins et rôtis. J’étais embauchée pour l’épluchage de la tonne d’oignons nécessaire à ces préparations ou pour "touiller" sans relâche les rillettes qui cuisaient dans un grand chaudron.
J’étais également embauchée par ma grand-mère quand venait la saison des conserves et des confitures : récolte et épluchage des fraises, des petits-pois, des tomates, des haricots verts, des cornichons…J’aimais partager tous ces moments avec elle.
Sous le hangar, dans de grands barils, était stocké le duvet des canards et, lorsque la quantité était suffisante, ma grand-mère en faisait un édredon. Elle faisait également sécher les peaux de lapin et les revendait à un fourreur. Cet argent permettait d’acheter du tissu, de la laine, un pantalon ou une paire de chaussures.
Je partais avec elle, en vélo, lorsqu’elle devait se rendre dans le village voisin. Là, il y avait une épicerie et elle s’approvisionnait de ce qu’ils ne pouvaient produire eux-même : du café, de l’huile, de la farine, du sel, du savon, du chocolat. Bien peu de choses.
Du matin jusqu’au soir, toutes les activités de mes grands-parents étaient consacrées à satisfaire nos besoins essentiels : manger, boire, avoir chaud…
Le matin, le bol de lait provenait de la traite des vaches, sucré avec le miel des ruches et la tartine était tranchée dans le pain fait-maison sur laquelle j’étalais le beurre ou la confiture eux-mêmes faits-maison.
A midi : des rillettes ou un peu de pâté de ce pauvre porc sacrifié et quelques cornichons-maison, une salade de tomate du jardin, un poulet rôti ou un lapin à la cocotte tué le matin même (voire un poisson qu’avait pêché mon grand-père) , des petits-pois frais ou de simples pommes de terre, une tarte aux pommes du verger ou une poignée de cerises : tout, absolument tout, avait été cultivé, élevé, transformé par mes grands-parents.
J'accompagnais parfois mon grand-père dans les pâturages, là ou quelques bœufs paissaient (quelques bœufs qui étaient vendus à un boucher le jour venu pour faire un peu d’argent, argent là encore nécessaire pour payer, par exemple, le médecin). Les jours de vente étaient les seuls jours où nous mangions du bœuf, l’usage à l’époque était que le boucher offre un rôti à l’éleveur.
Lorsque j'étais enfant, le bœuf était une viande de luxe.
Dans ces pâturages, en saison, nous ramassions des petits rosés des près : des champignons que ma grand-mère faisait immédiatement cuire avec beurre, ail et persil. J'adorais !
En hiver, on chauffait juste la pièce principale avec une cuisinière à bois, le bois que mon grand-père avait scié, stocké et fendu.
C’est devant cette cuisinière qu’on se lavait,une bassine d'eau tiède posée sur la table de la
cuisine. Les bains étaient très rares et plutôt pris à la belle saison.
Je l'ai évoqué dans cet article.
Il faisait très froid dans les chambres et l’édredon en duvet de canard n’était pas superflu.
Que de travail, n’est-ce pas ? mais surtout quelle incroyable somme de savoirs et de compétences ils possédaient!
Si j’évoque ces souvenirs, c’est parce que ma prise de conscience, (somme toute assez récente) de ma dépendance au système et de ma parfaite incompétence à subvenir en toute autonomie à mes besoins essentiels, devient de plus en plus vive.
Depuis quelques années, je constate régulièrement que notre système présente de plus en plus de failles et je mesure à quel point je suis dépendante du chauffage collectif (j’ai dû subir une panne de plusieurs semaines cet hiver), de l’eau du robinet (quelques coupures d’eau également), du supermarché du coin (des pénuries de produits basiques, des prix qui ne cessent de grimper), de ma banque (des frais pour un oui, pour un non), de la fourniture ou du prix des énergies (menace cette hiver de saturation du réseau et faillites de boulangers), des transports …
Ce constat, que de plus en plus de gens font, pose réellement la question de l’autonomie et de la liberté et donne une furieuse envie de sortir, autant que faire ce peut, de ce système qui, selon moi, est en train de s’effondrer. Aussi ceux qui ont soit anticipé, soit eu l’opportunité d'acquérir un carré de terre, un puits, un chauffage au bois, un vélo plutôt qu’une voiture et qui ont développé des compétences essentielles à la survie ... ceux-là feront face mieux que d’autres aux problèmes de coût, de rareté ou d'absence de produits essentiels.
Il y a quelques années, un ministre (de l’environnement), député européen, du nom de Yves Cochet, a été traité d’illuminé, de fou, car il annonçait l’effondrement de notre système. Non seulement pour ce qui concerne le climat, mais aussi le pétrole, la nourriture et j’en passe ; tout étant interdépendant.
A la retraite, il a organisé sa vie (qu’il partage avec sa fille) en fonction de cette croyance. Ils sont tous deux capables aujourd’hui de se suffire à eux-mêmes pour se chauffer, se nourrir, avoir de l’eau, être mobiles sans voiture…
Traitez-les de fous si vous voulez mais… peut-être ont-ils raison ?
L’avenir le dira.
En attendant, rien ne nous empêche de développer nos compétences, d’apprendre à faire notre pain, à pêcher, à cultiver, récolter, à faire des conserves, des confitures, à posséder au moins un vélo… et à penser à tout ce qui pourrait nous détacher progressivement d’un système défaillant, qui nous asservit de plus en plus.
Si la collapsologie vous intéresse, Yves Cochet a écrit quelques livres, dont le dernier en 2019 est intitulé Devant l’effondrement, livre qui a suscité ricanements et moqueries.
... et voici une interview d'Yves Cochet qui date de 2017. A vous de juger s’il faut prendre ce monsieur au sérieux.
Nota : Parmi les collapsologues les plus connus aujourd'hui, on peut citer Pablo Servigne (ingénieur agronome) et Aurélien Barrau (astrophysicien).









